L’indiscipliné Dominique Wolton

Par Nicolas Dz dans Evènement

La Tortue Bleue, l’association qui prend le temps d’aller vite, a invité Dominique Wolton pour parler importance de la communication et difficulté à échanger avec l’autre qui, je le cite, “nous emmerde bien souvent, parce qu’on ne sait pas bien comment le prendre et que toute relation est d’emblée coincée entre stéréotypes et représentations”.


Dominique Wolton
, chercheur volontiers provocateur, est directeur de l’institut des sciences de la communication du CNRS. Selon lui, si la communication est le parent pauvre dans le monde actuel, c’est parce qu’elle est diablement difficile à réussir (et non parce qu’elle serait l’amputée naturelle en période de crise).
Garante de la paix, arme pacifique contre le conflit, tout le monde la recherche, sans la maîtriser jamais vraiment (satanés parasites entre émetteur et récepteur).

“Indiscipliné”, son dernier ouvrage, est une compilation d’articles rédigés au fil de ses 35 ans de recherches. Mais ce n’est pas tout, car plus qu’un best of dédié aux fans de toujours ou aux lecteurs pressés, chaque sujet déjà traité est accompagné d’une analyse réactualisée, pour mettre en perspective et en prospective.

 

Le crédo du bonhomme est le suivant : parce que la communication est toujours complexe, parfois décevante et tellement difficile à gérer, nous nous réfugions dans une fascination contre-productive pour ce qu’il appelle “les tuyaux”, les solutions techniques. En effet, quitte à essayer d’avoir foi en quelque chose, la technique est plus rassurante que cet échange réel et changeant qu’est la communication. Mais finalement, même les “tuyaux” sont pervers ! Avec internet, on passe son temps à chercher à toucher ce que l’on aime ou ceux par qui on voudrait être aimé et on tombe en permanence sur ceux qui se moquent, contredisent ou attaquent. Des millions de personnes cherchent à communiquer et se heurtent à des hordes de “trolls”, tout simplement parce qu’ils ont une foi inébranlable dans la technique et croient à la bonté d’un tuyau (un point de vue souvent taxé « d’antitechno peureux face à l’évolution naturelle »).

Quand Dominique Wolton parle de cet autre avec lequel il est vital de communiquer, il parle de celui qui est ici. Toujours selon l’auteur, il serait trop facile de considérer que l’autre est au bout du monde. Pas du tout ! L’autre, celui qui a notamment été stigmatisé pendant la récente campagne présidentielle, n’est pas le pygmée ou l’esquimau, il s’agit de celui que l’on côtoie chaque jour et avec lequel on a un mal fou à échanger et donc à vivre.

Et pourtant c’est simple… communiquer c’est N-É-G-O-C-I-E-R !
Il faut accepter cela, sinon c’est la guerre. Il faut supporter les temps morts, juguler la dictature du flux (de mails, de tweets, de statuts facebook, de checks-in, de commentaires…) Mais que croyons-nous à la fin ? Que nous vivons plus et mieux en bourrant les tuyaux avec des milliards d’infos ? (certains objecteront qu’ils ont effectivement tordu le cou de la solitude grâce à des communautés online…)

Pour le moment, en France, c’est “bisounours time” (même si le retour de bâtons, boules puantes et autres peaux de banane est bien entamé), mais personne ne veut ralentir la machine.
L’Europe est régie à 100% par la rationalité scientifique. La belle affaire ! Il n’y a aucun socle sur lequel se baser, pas de spiritualité, pas de repère d’autre nature pour apporter un contrepoint. On va vite, on va plus vite, on clique, on note, on re-clique, mais on ne communique pas, alors que la bataille de la cohabitation culturelle est au moins aussi grande que celle de l’écologie. Réfléchissons ! On aura l’air malin quand on aura sauvé les arbres mais que l’on ne pourra plus supporter l’Autre.

Si nous continuons en Europe à préserver la paix et la coexistence, avec un accord tacite des peuples à se considérer comme appartenant à un même ensemble (même si les différences sont légions et que les symboles communs sont quasi inexistants), nous pouvons réussir le défi de l’altérité et défendre l’idée de la paix contre la guerre.

La communication est le seul moyen de gérer notre société multiculturelle.
Pour la paix, pour le progrès, pour la cohabitation. La technique n’est pas capable d’amour. La spéculation basée sur la pseudo rationalité que l’on finit par payer cash de façon cyclique, c’est du bullshit ! Nous vivons dans un monde ouvert où l’on tente de se convaincre que l’on se comprend mieux parce qu’on échange plus vite, mais c’est une connerie !

Le seul défi qui vaille pour les communicants est celui de faire accepter l’autre.
On peut toujours clamer que la culture rapproche les hommes par nature, mais c’est un leurre politiquement correct. Il n’y a rien qui pousse plus les hommes à s’entre-déchirer que leurs différences culturelles. Et pourtant cette diversité est belle, elle est essentielle et doit être préservée.
Mais pour éviter qu’elle produise uniquement des étincelles ou ne ravive une triste flamme, il faut communiquer, négocier, sans garder sa tête coincée dans un tuyau.